Revista Fisheye
- Ian Cheibub
- 31 de mar.
- 4 min de leitura
Fisheye Magazine n.74, Nov 2025
Texte : Lou Tsatsas - Dans la pénombre, on ne distingue rien, ou presque. Ici, un bras
écarlate tendu vers l’inconnu. Là, une plante qui projette son ombre sur le tissu d’un
rideau. Ce sont de simples fragments qui déchirent l’obscurité pour amorcer le tournant
d’un récit qu’on peine à raccrocher au réel. C’est opaque, mystérieux. Pourtant, on
devine des matières qui pourraient presque effleurer, celles des plis des chemises, de la
dentelle des robes, du velours des pétales de roses, et on imagine des chants, chœurs
et gestes rituels qui s’élèvent, dans la chaleur moite d’une soirée qui nous semblait
pourtant ordinaire. Des chants portés par les tambours, lourds et sourds, dont les
rythmes annoncent l’arrivée du rituel – l’arrivée de la magie.
On n’observe pas vraiment les photographies de Ian Cheibub, on les ressent. Né à Rio
de Janeiro, l’artiste de 26 ans fait partie de la cinquième génération d’une famille liée à
l’Umbanda, une religion médiumnique qui s’est développée dans la région de sa ville
d’origine. « C’est pour moi l’expression la plus forte de la brésilianité », explique-t-il.
Cette spiritualité réunit trois matrices : les héritages africains – surtout bantous –, les
traditions indigènes et le catholicisme populaire réinventé. C’est une religion sans livre
sacré ni dogme fixe : chaque temple crée ses propres manières de faire. « Au sein du
temple où officiait ma grand-mère très prêtresse », l’auteur endosse un rôle d’ogan : «
la personne qui établit la communication entre les esprits et les médiums par le tambour
», explique-t-il.
Une fonction qui nourrit sa pratique photographique : « c’est à travers la musique, et sa
manière de structurer nos sociabilités, à travers cette cadence particulière qui ponctue
les rituels, que vient l’inspiration. Une harmonie qu’il compose à l’aide d’un concept : les
matérialités magiques : ces objets banals qu’on trouve dans les maisons — herbes,
bougies, statuettes, papiers, poudre, cuir… — et qui s’imprègnent d’une énergie
mystique, une fois introduits dans le temple. Une sorte de technologie de l’occulte
venant transformer le concret pour lui ôter sa dureté. »
Ce déplacement de la pensée, l’auteur veille à l’appliquer à sa propre pratique : « Je
cherche à dénaturaliser les enjeux esthétiques et politiques du médium pour interroger
l’idée encore dominante de vérité objective. Je substitue les usages pour créer de
nouvelles approches et mettre en évidence les processus. » C’est un geste de
résistance face aux récits imposés », affirme-t-il.
À contre-courant d’une photographie révélatrice, c’est l’opacité – ou plutôt le droit à
l’opacité – que revendique Ian Cheibub. Un concept emprunté à l’écrivain martiniquais
Édouard Glissant : « Tout n’a pas besoin d’être traduit, expliqué, rendu transparent ».
Lassé d’une représentation stéréotypée des pratiques spirituelles brésiliennes mise en
avant ces dernières années, l’artiste, lui, préfère cacher, salir, s’aventurer par-delà la
perception d’une beauté popularisée par « les standards esthétiques venus du Nord
Dans ses clichés, le monde est flou, vaporeux, en partance, déjà, pour un
espace envoûtant où la perception, comme élément de preuve, cesse d’exister. Là, les
nuances rouges colorent notre regard, elles altèrent les traces du tangible pour
permettre à l’artiste de s’approprier les mythes, légendes et récits qu’il met en scène,
toujours attentif au pouvoir de l’inattendu : « J’ai développé l’idée de plonger les négatifs
dans des bains d’herbes avant de les révéler. Les accidents esthétiques échappent à
mon contrôle, et la magie devient alors actrice. En parallèle, ces bains protègent mes
frères et sœurs de foi, présent·es sous la forme de lumière », confie-t-il. Une technique
faisant émerger des masses noires, cloques, astres ou formes spectrales, comme
autant d’empreintes visuelles traduisant l’essence de sa croyance.
Car pour Ian Cheibub, l’important est bien le « comment ». Comment
convoquer l’essence de l’Umbanda ? Comment immortaliser une sensation lorsque
celle-ci n’est pas totalement nette, ou figurative ? Comment faire en sorte que la
photographie capture ce qui n’est pas décelable à l’œil nu ? À la fois intime et
foisonnante, Alumbre na Macaia se lit ainsi comme une immersion sensorielle qui nous
persuade que les images ne sont pas de simples images. Qu’elles s’échappent en une
expérience sonore, corporelle et spirituelle. Une expérience que l’on devine dans la
mise en suspens, les détails et les mouvements qui resteront, toujours, tout juste
signalés : des corps qui dansent et d’autres qui échangent à la lumière de la lune, des
bouches ouvertes, des doigts tendus, incapables de se refermer, et puis des fruits, là,
scellés à demi croqué dans le creux d’une paume, censés à demi croqué dans le creux
d’une paume, que l’on tend pour nous convaincre, par leur banalité, que ces objets
nous appartiennent, ou qu’ils nous lient à cet espace-temps que la photographie extrait
de l’ombre. Et c’est précisément cette manière de voir qui constitue le socle de cette
religion. « Ce que j’aime, dans notre pratique, c’est qu’il n’y a ni volonté de convaincre
qui que ce soit ni culpabilité. Seulement une expérience : le sacré est dans ce que l’on
chante, mange, danse, prie et croit. » explique celui qui ne cesse de convoquer ce
rapport à la liberté au travers de son approche de la photographie.
Une liberté nécessaire pour comprendre les fondements de sa foi, puisque,
lorsque celle-ci naît, au début du 20ᵉ siècle, elle s’affirme comme une opposition aux
schémas d’oppression imposés par la culture blanche dominante.
« Fondamentalement, l’Umbanda donne la parole à celles et ceux qui furent
réduits au silence : esclaves africain·e·s, peuples indigènes, femmes, pauvres,
tziganes… En entrant en transe aux côtés de ces esprits ancestraux, ceux-ci nous
conseillent, nous protègent et indiquent des chemins. Nous plions le temps et
réécrivons alors l’histoire depuis une autre perspective, abolissant toute notion de
“pureté” », conclut-il.


